Le neveu d’Oscar Wilde

Couverture du catalogue Arthur Cravan

Arthur Cravan et Jacques Vaché sont tous deux morts prématurément. À l’automne 1918, le dandy du ring disparaissait au large des côtes du Mexique. Le 6 janvier 1919, le dandy des tranchées succombait à une forte ingestion d’opium dans un hôtel de Nantes. Si André Breton n’a pas manqué d’associer les destinées de Cravan et de Vaché, il faut remonter en deçà du surréalisme et de ses premières années pour esquisser un parallèle entre le rédacteur unique de la revue Maintenant et l’inventeur de l’umour sans h. En fait pour tirer le bon fil généalogique, il nous faut nous adresser ni plus ni moins qu’à Denis Diderot, l’encyclopédiste et romancier né en l’an de grâce 1713, année comme on sait à laquelle André Breton s’identifiait.

Jack le fataliste
Le 30 septembre 1916, le soldat Jacques Vaché se trouve sur le front, non loin d’Arras. Il écrit, depuis son abri souterrain, à Jeanne Derrien, rencontrée à l’hôpital de la rue du Boccage, où il était soigné pour une blessure à la cuisse et aux mollets et où elle servait comme auxiliaire : « Amie Jeannette / – À l’instant votre lettre du 25 septembre – date fatidique qui a marqué pour moi le jour où je devais vous connaître – Vous ne voyez pas la “connection” –  comme disent ces braves gens – Le 25 sept. 15 Hans, ou Fritz – a jugé opportun de m’envoyer une balle – laquelle au lieu de me tuer sans retard a jugé plus humoristique de faire éclater mes grenades  – D’où l’hôpital, d’où vous-même – d’où cette lettre. »

On le voit, Vaché retrace la série causale et circulaire suivante : lettre de Jeanne du 25 septembre 1916 è balle allemande du 25 septembre 1915 è éclatement des grenades du fantassin è blessure de Jacques à la cuisse et aux mollets è séjour à l’hôpital de Nantes è rencontre de Jeanne Derrien è réponse de Jack à la lettre de Jeanne.

En fait, Vaché combine deux causalités : 1. la causalité du souvenir, où la lettre de Jeanne semble commémorer la blessure de Jacques ; 2. la causalité balistique qui a déterminé, après coup, la rencontre avec Jeanne. Incontestablement, la pensée de Jacques est déterministe, mais un déterminisme abordé sous l’angle hautain de l’humour.

Ouvrons maintenant Jacques le fataliste et son maître de Diderot. En voici le départ : « Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Que disaient-ils ? Le maître ne disait rien ; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.

Le Maître. — C’est un grand mot que cela.
Jacques. — Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d’un fusil avait son billet.
Le Maître. — Et il avait raison… »

Au fait, pourquoi Jacques évoque-t-il son capitaine ? En deux mots, il explique qu’un jour ayant trop bu, il oublie de mener les chevaux à l’abreuvoir. Son père se fâche. Un régiment passe par là. Il s’enrôle et se retrouve à la bataille de Fontenoy. Reprenons le fil du récit :

« Le Maître. — Et tu reçois la balle à ton adresse.
Jacques. — Vous l’avez deviné ; un coup de feu au genou ; et Dieu sait les bonnes et les mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni moins que les  chaînons d’une gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je crois que je n’aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux. »

Dans Jacques le fataliste et son maître, le valet parle et pense à la hauteur du maître. Il y a entre les deux un tel courant de sympathie qu’ils se confient l’un à l’autre sans retenue et à longueur de journée. Tout cela paraît nouveau et intrigant pour l’époque. De même, est étonnamment moderne la désinvolture avec laquelle le narrateur apostrophe le lecteur et conduit son récit. Toutefois, le trait saillant du roman reste la profession de foi déterministe de Jacques le fataliste, héritier selon Diderot de Zénon et de Spinoza.

En tout cas, il y a plus qu’une analogie entre le destin de Jacques le fataliste blessé au genou à la bataille de Fontenoy et Jacques Vaché blessé aux jambes devant Mesnil-les-Hurlus. En effet, tous deux ont conscience qu’un coup de feu non seulement porte un message mais qu’il est le point de départ d’une série incalculable d’événements. En ce qui concerne la balle qui a fait éclater les grenades de Jack le fataliste, nous pouvons en retenir trois effets : 1. la  rencontre de Jeanne Derrien et d’André Breton à l’hôpital de la rue du Boccage à Nantes ; 2. en 1919, la publication par André Breton des Lettres de guerre de Jacques Vaché ; 3. fin 1989, après la lecture de mon ouvrage L’Imprononçable jour de sa mort, Jacques Vaché janvier 1919, Jeanne Derrien me contacte, ce qui aura pour conséquence la publication des lettres de Jacques Vaché à Jeanne Derrien[1]. C’est pourquoi il faut s’empresser d’ajouter aux divers surnoms de Jacques Vaché, tels que Jacques Tristan Hylar ou Harry James, celui de Jack le fataliste.

Le neveu de Rameau
Le Neveu de Rameau, comme Jacques le fataliste, met aux prises deux individus qui s’apprécient et se tiennent tête. C’est un dialogue ininterrompu entre le philosophe Diderot et le neveu de Rameau. Mais le neveu de Rameau en question, s’il a bel et bien existé, devient sous la plume de Diderot un personnage exceptionnel, hors du commun. Causeur infatigable comme Jacques le fataliste, imitateur hors pair, comédien consommé, le neveu de Rameau est un parasite, un marginal, un cynique, qui enrage d’une seule chose, alors qu’il est bon chanteur et musicien et connaisseur en musique, c’est de ne pas posséder le génie de son oncle le grand Rameau. Il se voit réduit à flatter ses hôtes et à jouer le pitre pour survivre et quémander sa pitance. Le seul point donc qui le taraude est ne pas avoir le génie de Rameau tout en étant son neveu.

De même que Jacques Vaché incarne à merveille Jacques le fataliste de Diderot, il nous faut reconnaître qu’Arthur Cravan, le neveu d’Oscar Wilde, est pour ainsi dire le portrait craché du neveu de Rameau tel que l’a dépeint Denis Diderot : «  un des plus bizarres personnages de ce pays […] un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison,  […] doué d’une organisation forte, d’une chaleur d’imagination singulière […] Aujourd’hui, en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe […] Demain, poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre […] » Ou comme se définit lui-même le neveu de Rameau, en se situant de préférence entre Diogène le cynique et la belle courtisane Phryné : « je suis effronté comme l’un, et je fréquente volontiers chez les autres. » Ou comme il le déclare sans détours à son interlocuteur philosophe : «  Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un impertinent, un paresseux, ce que nos bourguignons appellent un fieffé truand, un escroc, un gourmand… ». Ou bien encore, en ironisant sur son pouvoir fort équivoque de séduction : « J’étais leur petit Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou, l’impertinent, l’ignorant, le paresseux, le gourmand, la grosse tête. » Une des recettes du neveu de Rameau est, pour parvenir à ses fins, d’embrasser le franc parti du rire ou de la dérision : « J’ai affaire à des gens qui s’ennuient, et il faut que je les fasse rire. Or, c’est le ridicule et la folie qui font rire, il faut donc que je sois ridicule et fou ». En résumé, en tant que flatteur ou sophiste, le neveu de Rameau veut être « un brigand heureux avec des brigands opulents et non un fanfaron de vertu ou même un homme vertueux. »

Impardonnable hédoniste, le neveu de Rameau dénonce en bloc :

  1. La défense de la patrie  – Vanité ! Il n’y a « d’un pôle à l’autre que des tyrans et des esclaves ».
  2. La quête de l’amitié – Vanité ! « La reconnaissance est un fardeau, et tout fardeau est fait pour être secoué. »
  3. L’occupation d’une charge – Vanité ! À quoi bon si on s’ingénie à parasiter les grands ?
  4. L’éducation des enfants – « Vanité ! C’est l’affaire d’un précepteur. »
  5. Le soin accordé au conjoint – « Aucun, s’il vous plaît. Le meilleur procédé, je crois, qu’on puisse avoir avec sa chère moitié, c’est de faire ce qui lui convient. »

En somme, hormis l’or ou l’argent, source de tous les agréments, il paraît vain de poursuivre des pseudo-valeurs comme les vertus politiques, morales, sociales, parentales ou conjugales.

Le Palais-Royal
Jean-François Rameau, le neveu de Jean-Philippe Rameau, et Arthur Cravan, de son vrai nom Fabian Avenarius Lloyd, le neveu d’Oscar Wilde, ont au moins en commun de hanter les mêmes lieux, pour ne pas dire les mêmes crémeries. Rappelons l’incipit du Neveu de Rameau : « Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. » Diderot ajoute : «  C’est moi qu’on voit toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson. » Et il précise aussi : « Si le temps est trop froid ou trop pluvieux, je me réfugie au Café de la Régence ; là je m’amuse à voir jouer aux échecs. » Or c’est au Café de la Régence que se produit la rencontre avec le neveu de Rameau : « Un après-dîner, j’étais là, regardant beaucoup, parlant peu et écoutant le moins que je pouvais, lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n’en a pas laissé manquer. »

Arthur Cravan n’est pas en reste, lui qui fréquente le Palais-Royal, comme il l’indique dans son poème « Hie ! » :
« Et, piéton idéal
Du Palais-Royal,
Je m’enivre avec candeur
Même des mauvaises odeurs[2]. »

Surtout, de même que Diderot est abonné au Café de la Régence, situé à l’angle de la rue Saint-Honoré et de la place du Palais-Royal, Arthur Cravan est un habitué du restaurant Chez Jourdan, 10, rue des Bons-Enfants, à deux pas de la place du Palais-Royal. D’ailleurs, Cravan a fait un sort au restaurant du 10, rue des Bons-Enfants, en lui consacrant d’assez drôles placards publicitaires dans la revue Maintenant :
« Que faut-il au Poète ?
Une bonne nourriture.
Où peut-il la trouver à bon marché ?
chez JOURDAN […] »

« Où se rencontrent
Les Poètes ?…
Les Marlous ?…
Les Boxeurs ?…
chez JOURDAN […] »

« Où peut-on voir VAN DONGEN
mettre la nourriture dans sa bouche,
la mâcher, digérer et fumer ?
chez JOURDAN […] »

« LA NOURRITURE EST LE
FOYER DES SENTIMENTS
Les Hommes
peuvent charger
leurs corps
chez JOURDAN  […] »

Cette réclame personnalisée, faisant l’éloge de la nourriture et du corps ainsi que de la fréquentation des marlous, non seulement nous ramène au Palais-Royal de Denis Diderot et du neveu de Rameau, mais elle prouve aussi que le neveu d’Oscar Wilde est à l’unisson du neveu de Rameau, quand il déclare : « La nourriture est le foyer des sentiments. »

Notons en passant que certains événements de Nadja d’André Breton, se déroulent au Palais-Royal. Le  8 octobre 1926, le Café de la Régence est l’objet d’un rendez-vous manqué entre Nadja Delcourt qui s’y rend et André Breton qui se trompe de café. Le lendemain soir, alors que « l’âme errante » se promène « à mi-voix chantant et esquissant quelques pas de danse sous une galerie du Palais-Royal », une vieille dame en quête de crayon, près de la boutique « Camées durs », interpelle Nadja et finit par lui tendre sa carte de visite mentionnant sa qualité de « femme de lettres ». À en juger par les enveloppes ou le papier à en-tête utilisés par Nadja Delcourt dans sa correspondance avec Breton, le Café de la Régence semble pour la jeune femme une station obligée lors de ses déambulations dans Paris[3].

Cravan multiple
Dans son autobiographie, limitée à l’enfance, Arthur Cravan se décrit comme une individualité multiple, condensé de toutes les personnalités existant au sein de l’humanité. Tout d’abord il pense avoir une hérédité lourde et fort contrastée. Ayant hérité de la sensualité et de la taille colossale du grand-père paternel, il tiendrait de sa grand-mère paternelle sa misanthropie et son « amour inhumain des animaux ». Cochon du côté de la branche paternelle, il serait ange du côté maternel. De même, il aurait recueilli les caractéristiques opposées d’un père riche et fainéant et d’une mère pauvre et travailleuse. Mais pour cet enfant né à Lausanne de parents anglais, vient s’ajouter à l’hérédité biologique un héritage culturel tout aussi varié et ambivalent : « j’ai vécu dans tant de milieux différents qui m’ont formé que j’ai fini par posséder tous les défauts, vices, qualités et vertus, tous les sentiments, qui sont généralement partagés entre plusieurs hommes et plusieurs animaux : mon héroïsme, ma lâcheté, ma paresse, mon travail, mon goût des départs, mon amour du foyer, mon honnêteté, ma malhonnêteté, mon énergie, ma faiblesse, mon lucre, mon désintéressement, mon amour et ma haine des livres ; mon hypocrisie, ma sincérité, mon indépendance, mon officialité, mon amour immodéré de la nature, ma passion pour les métropoles, mon goût pour le naturel, mon penchant à l’artificiel, ma misanthropie, mon altruisme, ma brutalité, mon angélique douceur ; ma gentillesse, ma méchanceté, ma férocité ; ma pitié, ma cruauté ; mon indifférence, mon immense amour ; mon rêve, mon activité ; ma santé, ma décadence ; mon inconstance, ma fidélité ; tout, tout, tout, tout : ma modestie, ma vanité, ma folie des grandeurs ; ma politesse, ma grossièreté ; ma primitivité, ma civilisation ; mon sérieux, mon inconscience ; ma croyance, mon irréligion m’ont fait connaître tant de malheurs et de bonheurs nouveaux, tant de sentiments doubles que je me considère depuis plusieurs années comme le plus sensiblement humain de tous les hommes qui ont jamais vécu. »

Cette multiplicité remarquable associée à un désir insatiable, Cravan l’a parfaitement laissé entendre dans un passage, souvent cité, du poème « Hie ! » :
« Je voudrais être à Vienne et à Calcutta,
Prendre tous les trains et tous les navires,
Forniquer toutes les femmes et bâfrer tous les plats.
Mondain, chimiste, putain, ivrogne, musicien, ouvrier, peintre, acrobate, acteur ;
Vieillard, enfant, escroc, voyou, ange et noceur ; millionnaire, bourgeois, cactus, girafe ou corbeau ;
Lâche, héros, nègre, singe, Don Juan, souteneur, lord, paysan, chasseur, industriel,
Faune et flore :
Je suis toutes les choses, tous les hommes et tous les animaux !
Que faire ?
Essayons du grand air,
Peut-être y pourrai-je quitter
Ma funeste pluralité ! »

Cependant, cette pluralité, néfaste ou féconde, il est difficile de trancher, n’est pas l’apanage du seul Cravan. Elle appartient justement au neveu de Rameau, lui qui se donne spontanément en spectacle au Café de la Régence, en mixant des chants et en imitant les voix : « Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens, français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères. Tantôt avec une voix de basse-taille, il descendait jusqu’aux enfers ; tantôt s’égosillant et contrefaisant le fausset, il déchirait le haut des airs, imitant de la démarche, du maintien, du geste, les différents personnages chantants ; successivement furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici, c’est une jeune fille qui pleure, et il en rend toute la minauderie ; là il est prêtre, il est roi, il est tyran, il menace, il commande, il s’emporte, il est esclave, il obéit. Il s’apaise, il se désole, il se plaint, il rit ; jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du caractère de l’air. » Mais outre les voix, le neveu de Rameau se mêle aussi de la partition des instruments : « Avec des joues renflées et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les cors et les bassons ; il prenait un son éclatant et nasillard pour les hautbois ; précipitant sa voix avec une rapidité incroyable pour les instruments à cordes dont il cherchait les sons les plus approchés ; il sifflait les petites flûtes, il roucoulait les traversières, criant, chantant, se démenant comme un forcené, faisant lui seul les danseurs, les danseuses, les chanteuses, tout un orchestre, tout un théâtre lyrique, et se divisant en vingt rôles divers, courant, s’arrêtant avec l’air d’un énergumène, étincelant des yeux, écumant de la bouche. » La performance du neveu de Rameau ne s’arrête pas là, car son orchestration ne se limite pas aux voix et aux instruments, elle enregistre aussi les phénomènes de la nature : « Que ne lui vis-je pas faire ? Il pleurait, il criait, il soupirait ; il regardait ou attendri, ou tranquille, ou furieux ; c’était une femme qui se pâme de douleur ; c’était un malheureux livré à tout son désespoir ; un temple qui s’élève ; des oiseaux qui se taisent au soleil couchant ; des eaux ou qui murmurent dans un lieu solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des montagnes ; un orage, une tempête, la plainte de ceux qui vont périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre. C’était la nuit avec ses ténèbres ; c’était l’ombre et le silence, car le silence même se peint avec des sons. Sa tête était tout à fait perdue. »

Alors que le neveu de Rameau exhibe son individualité multiple dans l’orchestration lyrique, Arthur Cravan l’extériorise dans la boxe, la revue Maintenant et dans la conférence à scandale.

D’ailleurs le poète sait bien qu’à la moindre étincelle – un simple air de jazz par exemple, son individualité multiple est prompte à tous les débordements. Les premiers vers de l’inépuisable poème « Hie ! » le disent explicitement :
« Quelle âme se disputera mon corps ?
J’entends la musique :
Serai-je entraîné ?
J’aime tellement la danse
Et les folies physiques
Que je sens avec évidence
Que, si j’avais été jeune fille,
J’eusse mal tourné. »

Théâtre philosophique du multiple
Unique rédacteur de la revue Maintenant, Fabian Lloyd est cette personnalité multiple signant tantôt sous le nom d’Arthur Cravan, tantôt sous les pseudonymes de W. Cooper, Édouard Archinard, Robert Miradique ou Marie Lowitska. Il promeut, sous la signature d’Édouard Archinard, ce moi multiple, mettant en garde contre toute tentative d’obstruction vis-à-vis de tel ou tel personnage qui nous appartiendrait :
« Vous voudrez retrancher de vous certaines parts
Que vous désapprouvez voudrez faire la part
De ceci de cela donner à l’un carrière
L’autre le consigner avec une barrière
Cet autre révolté deviendra monstre armé. »

Éclate aussitôt l’aveu du neveu d’Oscar Wilde, qu’il faut laisser parler son hérédité, sérieux gage de notre multiplicité :
« Laissez-vous donc aimer tout ce que vous aimez
Acceptez-vous entier acceptez l’héritage
Dont vous êtes formés et transmis d’âge en âge
Jusqu’à votre entité. Restez mystérieux
Plutôt que d’être pur acceptez-vous nombreux.
La vague héréditaire est plus que vous puissante[4] »

En matière de généalogie et d’identité personnelle, Cravan semble vouloir tirer les leçons de Platon et de David Hume. En effet, dans Le Banquet de Platon, Socrate, s’en rapportant à la prêtresse Diotime, définit l’amour comme un être intermédiaire entre les dieux et les hommes, comme un démon. Cette fonction médiatrice du démon étant justement illustrée par le mythe de l’engendrement d’Éros. À l’issue d’un banquet des dieux célébrant la naissance d’Aphrodite, Poros ou Expédient, fils de Métis, s’assoupit, assommé par l’ivresse. Or, survient la mendiante Pénia ou Pauvreté qui se couche auprès d’Expédient pour avoir un enfant. Le démon Éros est le fruit ou la synthèse des contraires, d’un immortel et d’une mortelle, de la richesse et de la pauvreté, de la plénitude et du manque.

Si l’on se fie à l’autobiographie de Cravan, la naissance à Lausanne le 22 mai 1887 cadre assez avec le mythe du Banquet sur la naissance d’Éros. Le portrait du père, riche rentier, « énorme fainéant », « ténébreux en amour » contraste singulièrement avec celui de la mère, pauvre, travailleuse et plutôt frigide. Un géniteur dilettante et réservé, une génitrice enjouée et franche, « une de ces belles exaltées de province ». Il y a de surcroît une phrase qui ne trompe pas, indiquant clairement que la mère de Cravan fut une Pénia à l’assaut de Poros : « Je crois qu’en épousant mon père elle n’éprouva aucun amour mais que seule la question argent dirigea son choix. » Il reste que Cravan, résultat des tribulations de Clara St-Clair Hutchinson et d’Otho Holland Lloyd, est lui-même un démon amoureux, combinant les contraires du père et de la mère, unissant les corps et les âmes, enfantant par désir et initiant à la beauté.

Toutefois la leçon mystique de Diotime du Banquet doit être complétée par la critique de l’identité personnelle opérée par Hume dans son Traité de la nature humaine, où le philosophe écossais s’inscrit en faux contre la permanence de la conscience ou la simplicité du je pense : « L’esprit est une sorte de théâtre où diverses perceptions font successivement leur apparition ; elles passent, repassent, glissent sans arrêt et se mêlent en une infinie variété de conditions et de situations[5]. » Nul doute que Diderot fasse écho à David Hume quand il entreprend de décrire avec force détails le « théâtre lyrique » du neveu de Rameau au Café de la Régence.

La théâtralisation des impressions et des idées, chère au philosophe empiriste, le romancier Diderot en aura été le metteur en scène avec le one-man-show du neveu de Rameau. Ce sera ensuite au tour du poète Arthur Rimbaud d’incarner ce « théâtre lyrique », qui confessera : « Je devins un opéra fabuleux : je vis que tous les êtres ont une fatalité de bonheur […]  À chaque être, plusieurs autres vies me semblaient dues[6]. » Ainsi la généalogie du moi multiple d’Arthur Cravan passe par l’éros de Platon, la scène empiriste et sceptique de Hume, le théâtre lyrique du neveu de Rameau, l’opéra fabuleux d’Arthur Rimbaud.

Le Juif et les deux neveux
Au cours du dialogue animé entre Diderot et le neveu de Rameau, ce dernier relate les exploits du « renégat d’Avignon », un des plus grands et atroces vauriens en duplicité et tromperie. Après avoir amadoué un riche Juif, en particulier en laissant entendre qu’il sympathisait avec son culte, le « renégat d’Avignon » annonça un jour à son bienfaiteur qu’ils étaient  tous deux « perdus », étant sous le coup d’une dénonciation à l’Inquisition, l’un comme Juif, l’autre comme catholique renégat. Il réussit alors à convaincre son protecteur et ami de fuir ensemble après avoir liquidé ses biens. Mais étant justement le délateur, il s’arrangea pour que la sainte Inquisition s’emparât du Juif et le brûlât, pendant qu’il débarrassait le plancher et raflait sa fortune.

Un autre Juif opulent intervient, sur un mode plus comique que dramatique, dans le roman. C’était l’époque où le neveu de Rameau séjournait à Utrecht et vivait à ses dépens. Ce Juif avait chargé un grison, autrement dit un valet vêtu de gris spécialisé dans les missions clandestines, de proposer à une courtisane une coquette lettre de change pour le prix de ses charmes. Devant le refus de la courtisane, le grison proposa au Juif de lui céder sa jolie femme contre la lettre. Ce qui fut fait. Mais quand la lettre de change vint à échéance, le Juif refusa de l’honorer, convaincu que le grison n’oserait pas ébruiter l’affaire. Le grison s’entêta et le juge trancha. Les deux parties furent blâmées. Et la valeur de la lettre de change échut aux pauvres.

Lors de sa visite à André Gide, Arthur Cravan ne se prive pas de débiner les écrivains vivants, tout en faisant curieusement un sort aux écrivains juifs : « La littérature revenant sur le tapis, j’en profitai pour dire du mal d’au moins deux cents auteurs vivants, des écrivains juifs, et de Charles-Henry Hirsch en particulier, et d’ajouter : “Heine est le Christ des écrivains juifs modernes.” » En fait, ces propos de Cravan, même s’ils reflètent une humeur massacrante, visent surtout à établir une apparence de connivence avec l’interlocuteur, pour mieux le démasquer : « Je jetais de temps à autre de discrets et malicieux coups d’œil à mon hôte, qui me récompensait de rires étouffés […][7] »

On aura une idée du jeu de massacre, mais cette fois-ci au détriment des peintres, à la lecture du numéro spécial de Maintenant sur l’Exposition des Indépendants[8]. On s’en tiendra, toutefois, à l’attaque portée par Cravan contre le « juif Apollinaire » : « De La Fresnaye, j’avais déjà remarqué son envoi au Salon d’Automne, car sa toile était fraîche. Je suis prêt à donner cent francs à qui peut me montrer vingt toiles fraîches dans une exposition. […] J’ignore si la critique du juif Apollinaire – je n’ai aucun préjugé contre les juifs, préférant, la plupart du temps, un juif à un protestant – lui donna de l’incertitude, quand cette espèce de Catulle Mendès déclara dans une de ses critiques qu’il était le disciple de Delaunay. Se laissa-t-il prendre à pareille fourberie ? » Pour avoir écrit dans Les Soirées de Paris que La Conquête de l’air de Roger de La Fresnaye était une des toiles les plus intéressantes du Salon d’Automne de 1913 et que ce tableau témoignait d’une influence de Robert Delaunay[9], Apollinaire est accusé par Cravan d’avoir fourvoyé La Fresnaye en l’entraînant dans le sillage de Delaunay.

Il faut aussi noter cette touche finale à l’article sur le Salon des Indépendants, où le neveu de Wilde refuse d’être rangé dans le famille d’Apollinaire ou de Marinetti : « P.S. – Ne pouvant pas me défendre contre les critiques qui ont hypocritement insinué que je m’apparentais soit à Apollinaire ou à Marinetti, je viens les avertir que, s’ils recommencent, je leur tordrai les parties sexuelles. » Rappelons que, dans son manifeste « L’Antitradition futuriste » du 29 juin 1913, Apollinaire disait carrément merde, entre autres, aux critiques, aux pédagogues, aux musées, aux académismes, au scientisme, mais aussi aux dandysmes et aux dilettantismes merdoyants, ce qui ne pouvait qu’énerver le neveu d’Oscar Wilde, alors qu’en contrepartie il offrait une rose à Marinetti, Picasso, Boccioni, Apollinaire, Paul Fort, Mercereau, Max Jacob, Carrà, Delaunay, Henri-Matisse, Braque, Depaquit, Séverine, Severini, Derain, Russolo, Archipenko, etc.

Pourquoi Cravan, qui se pique de n’avoir aucun préjugé antisémite, a-t-il épinglé Apollinaire comme juif ? Pire encore, pourquoi, dans l’édition augmentée du numéro scandaleux de Maintenant, persiste-t-il et signe-t-il ? En effet, d’abord il glisse subrepticement dans son article une nouvelle pique contre Apollinaire : « Archipenko, t’es rien toc. Bien que le juif et sérieux Apollinaire ait écrit dans une de ses dernières critiques : “que ceux qui rient d’Archipenko soient à plaindre”, je trouve que ceux qui rient devant une fumisterie ou un chef-d’œuvre sont des gens heureux[10]. » Ensuite, sous le titre « 1ère Clôture d’un Incident », il publie un compte rendu passablement bouffon sur ses démêlés avec Apollinaire et Marie Laurencin. Tout est traité par la dérision : le chapeau de présentation, la lettre de repentir, comme le procès-verbal cosigné par les deux témoins d’Apollinaire et Cravan. Car tout en reconnaissant dans sa lettre qu’Apollinaire est catholique romain et non juif, Cravan utilise ici et là, contre vents et marées, l’expression litigieuse : « le juif Guillaume Apollinaire ».

Cravan ne cache pas sa stratégie de provocation : « si j’écris c’est pour faire enrager mes confrères, pour faire parler de moi et tenter de me faire un nom. » Il ne cèle pas non plus ses penchants primitivistes et son goût pour la boxe : « je préfère un jaune à un blanc, un nègre à un jaune et un nègre boxeur à un nègre étudiant. » Et s’il pourfend la peinture, d’inspiration futuriste, de Robert Delaunay, c’est parce qu’elle ne refléterait pas son sacré toupet et son physique de brute.

La visite au protestant et homosexuel André Gide avait au moins deux motifs : 1. rendre la monnaie de sa pièce à celui qui avait jadis commis un petit ouvrage sur Oscar Wilde, jugé désobligeant ; 2. dégommer l’écrivain ayant pignon sur rue. Mais pourquoi Cravan s’en prend-il au « juif Apollinaire » ? Pour le plaisir de surenchérir sur l’avant-garde moderne et scandaleuse, symbolisée par Apollinaire et Marinetti. Mais alors pourquoi appuyer sur le thème du Juif ? Très certainement pour singer Apollinaire qui dès 1908 était entré en polémique avec Charles-Henry Hirsch, allergique à la nouveauté et partisan de la clarté en poésie, Charles-Henry Hirsch l’ami et l’admirateur de Catulle Mendès. À sa façon, en parlant du « juif Apollinaire », Cravan veut remuer le couteau dans la plaie. D’ailleurs, on peut se demander qui est le plus inconséquent dans cette affaire : celui qui traite l’autre de « juif » et de « Catulle Mendès » ou celui qui envoie ses témoins, sous prétexte qu’il n’est pas juif ? Bizarrement, en juillet 1914, peu après l’offense faite par Cravan, Apollinaire parlera longuement des « Anecdotes de Willy sur Catulle Mendès » où il se souviendra avoir rencontré Catulle Mendès en compagnie de Charles-Henry Hirsch et citera, comme pour mieux marquer ses distances, le seul vers de Catulle Mendès connu de lui : « Le jet  d’eau qui monta n’est pas redescendu », un vers assez ridicule[11].

Raté et vaurien, car privé du génie de son oncle, le neveu de Rameau a conscience, semble-t-il, que le Juif, bouc-émissaire ou escroc, gravite comme lui dans les marges. Tout aussi raté et vaurien, Cravan rencontre quant à lui la figure beaucoup moins marginale que minoritaire et émancipée du juif. Dès lors, comme il entend renouveler les exploits de son oncle Oscar Wilde dans l’espace planétaire et démocratique du cirque publicitaire, il balaye d’un revers de main les catégories génériques d’écrivain ou d’artiste et essaie de déboulonner les stars du moment, les individus en vue, comme André Gide, Marinetti ou « le juif Apollinaire », ses principaux concurrents, qu’il désigne nommément.

Trop individualistes et marginaux pour partager le mépris antijudaïque ou la haine antisémite, si répandus alors en Europe, les deux neveux ont en fait recours au Juif pour dire ce qu’ils sont ou ce à quoi ils aspirent. Mais, à travers le Juif, quand l’un cultive son désespoir de raté, l’autre affirme son dandysme, son génie et son excentricité. Deux contre-exemples viennent montrer que le terrain où se meuvent les deux neveux n’est pas des plus prosaïques. Dans un article de La N.R.F. d’avril 1920, André Gide, qui s’accommoderait d’un Dada bien français, relève que Tristan Tzara est étranger et juif[12]. Gide est ici tout bêtement xénophobe. Ou encore, lorsque, dans une lettre de protestation du 18 novembre 1922 adressée au directeur de Littérature, Tristan Tzara se déchaîne contre son ancien ami Picabia, qualifié, entre autres, de « petit demi-juif espagnol », ce dernier propos peut être simplement mis sur le compte du ressentiment personnel[13].

La visite d’Oscar Wilde
Dans la nuit du 23 mars 1913, tout au moins c’est ce que raconte Arthur Cravan dans le numéro spécial de Maintenant d’octobre-novembre 1913, un étranger est venu sonner à sa porte, au 67, rue Saint-Jacques, se présentant sous le nom de Sébastien Melmoth. Ce fut un choc et une effusion mémorable entre Fabien Lloyd et Oscar Wilde, très officiellement mort le 30 novembre 1900. Entre le neveu et l’oncle, qui avait lui-même emprunté à son grand-oncle Charles Maturin, le nom du héros de son roman noir Melmoth ou l’homme errant. Coup double ! Alors qu’il n’avait pas rencontré le beau-frère de son père quand il était enfant, Arthur Cravan pouvait enfin l’étreindre et proclamer bien haut qu’Oscar Wilde, un Oscar Wilde certes les cheveux blanchis, était toujours vivant. Toutefois, la rencontre n’allait pas se résumer à des embrassades familiales, elle allait laisser éclater le génie trouble des deux protagonistes, en particulier le maintien expectatif, presque timide de l’un et l’humour expansif, voire agressif de l’autre. Car ce qui apparaît à la fois comme un événement hors norme et un énorme canular nous entraîne sur la voie escarpée du neveu de Rameau hanté par le génie de son oncle et sur la voie ascendante d’un André Breton qui ne cessera d’être visité tout au long de l’existence, durant ses rêves comme dans la veille, par le fantôme de Jacques Vaché, l’inventeur de l’humour sans h, disparu prématurément le jour de l’Épiphanie de 1919.

En tout cas, pour donner plus de corps à la réapparition d’Oscar Wilde, Cravan n’hésita pas à contacter le correspondant du New York Times à Paris, qui propagea la nouvelle sensationnelle dans l’édition du 9 novembre 1913. Le journaliste argua qu’au cours de son enquête il n’avait pu retrouver une seule personne ayant vu de près le cadavre de Wilde. Il fit aussi savoir que le neveu d’Oscar Wilde réclamait l’ouverture du cercueil de son oncle, étant même prêt à verser 5 000 dollars dans le cas où ses dires seraient infirmés.

Il paraît étrange que Cravan ait attendu le numéro de Maintenant d’octobre-novembre 1913 pour révéler l’apparition de son oncle du 23 mars, alors qu’il aurait pu la relater dans le numéro de juillet. De plus, comme ce numéro de juillet a mis en vedette la visite à André Gide, se pose la question, tout au moins dans l’imaginaire du poète boxeur, de la chronologie des deux visites. À l’automne 1913, Cravan voulait-il se persuader, et nous persuader, qu’il avait été visité par Wilde avant de rendre visite à Gide ? Mais n’est-ce pas justement le contraire ? N’a-t-il pas eu l’idée de la visite de Wilde, après avoir rencontré de visu André Gide ?

Procédons à une comparaison. Le 10 octobre 1921, de passage à Vienne, le dada-surréaliste André Breton prend rendez-vous avec Freud, sans doute pour tester l’admiration qu’il lui porte. Il sort un peu déçu de son entrevue avec le psychanalyste. Mais le ton de reporter qu’il adopte dans son article sur le professeur Freud n’est pas sans rappeler la manière cavalière de Cravan furetant dans la maison d’André Gide. Il reste que Cravan avait de sérieuses raisons d’approcher l’écrivain Gide. Il devait estimer que le jeune André Gide qui avait rencontré son oncle Wilde à Paris, l’avait croisé à Biskra et à Alger, visité à Berneval puis revu à Paris, pouvait lui transmettre, en tant que fan de l’homme Wilde et de ses écrits, sinon quelque secret, du moins un message ou un détail significatif. Il n’en fut rien. Même quand il tendit la perche à son hôte, en lançant dans la conversation le nom de Charles-Henry Hirsch, l’ami de Catulle Mendès, André Gide ne broncha pas. L’auteur des Nourritures terrestres aurait pu sauter sur l’occasion et se prévaloir de n’avoir pas désavoué Wilde après son procès, à la différence de Catulle Mendès qui, s’étant senti offensé d’être compté parmi les familiers de Wilde, s’était battu en duel avec le journaliste Jules Huret[14].

La visite à André Gide ne donna rien, sinon un bon prétexte pour mettre en boîte le bonhomme et l’écrivain. Arthur Cravan ne s’est surtout pas privé d’un mot moqueur : « On dira peut-être de moi que j’ai des mœurs d’Androgide. Le dira-t-on ? » Dès lors, n’ayant pas eu accès à l’oncle Wilde via André Gide, Cravan n’avait plus qu’à organiser sa résurrection et raconter par le menu comment il avait dévisagé, touché, embrassé, insulté, etc., le saint homme Oscar Wilde. D’autant plus que dans le corps de l’article deux dessins d’Ernest La Jeunesse de 1900 croquant Oscar Wilde venaient compléter le tableau.

Ernest La Jeunesse et Oscar Wilde
Il y a dans Le Flâneur des deux rives une étonnante chronique intitulée « Du “Napo” à la chambre d’Ernest La Jeunesse », qui narre un bizarre jeu de piste conduisant Guillaume Apollinaire des grands boulevards, où se situe le Café napolitain, quartier général d’Ernest La Jeunesse et de Catulle Mendès, à la chambre d’hôtel du même Ernest La Jeunesse, du côté de la Bastille. Un jour de 1907, Apollinaire voit voler un morceau de papier sur le boulevard des Italiens. Au moment de s’en saisir, il est interpellé, depuis un troisième étage, par un personnage qui lui demande de garder le papier, le temps qu’il descende. On passera sur l’étrange série de petits faits qui s’ensuivent et on retiendra seulement qu’Apollinaire conserva le document sur lequel était crayonné un rébus, qu’il s’appliqua à déchiffrer ainsi : « R n’est là, genèse », autrement dit Ernest La Jeunesse.

Apollinaire se résolut d’aller trouver l’auteur de L’Imitation de notre maître Napoléon, qu’il n’avait encore jamais rencontré, jusque dans sa chambre d’hôtel. Une chambre encombrée jusqu’au plafond de livres à belles reliures, d’émaux, de boussoles, de gemmes, de statuettes africaines, de cannes, d’armes, de casques, etc., les murs recouverts de miniatures représentant des militaires, sans compter, sur une table ronde, une collection de bonbons anciens et de figurines de sucre colorié. Amoncellement d’objets préfigurant celui du pigeonnier d’Apollinaire ou de l’atelier d’André Breton.

Apollinaire note que cet écrivain lorrain « débuta par un singulier coup de maître : l’éloge d’Édouard Drumont qui, ne sachant pas qu’Ernest La Jeunesse était israélite, fit un article enthousiaste sur son premier livre », Les Nuits, les Ennuis et les Âmes de nos plus notoires contemporains. Il indique aussi que ce boulevardier fit dans Cinq ans chez les sauvages « le récit poignant de l’enterrement d’Oscar Wilde[15] ».

C’est le moment d’évoquer ici des propos échangés par Oscar Wilde et Catulle Mendès au Café napolitain, en présence d’Ernest la Jeunesse. Oscar Wilde mit en avant les paradoxes, dont regorgerait le Nouveau Testament, et qui seraient les seules vérités, ou plutôt demi-vérités admissibles. Catulle Mendès, pour sa part, lancé sur le terrain de la poésie, se déchaîna aussi bien contre Mallarmé que contre Paul Fort ou Henri de Régnier. Et Wilde trouva amusante la sortie de Catulle Mendès[16]. Au fond, les paradoxes de Wilde et la diatribe de Mendès résument assez la problématique adoptée par Arthur Cravan. En effet, le poète boxeur, à l’instar de Catulle Mendès, s’emportera contre les artistes et les écrivains. Mais parmi ces derniers, et c’est là le paradoxe, il se fera un plaisir de taper sur Catulle Mendès et Charles-Henry Hirsch, sur André Gide et Guillaume Apollinaire.

C’est aussi le moment de revenir au thème du Juif, sachant que l’affaire Wilde est quasi contemporaine de l’affaire Dreyfus. Or Oscar Wilde poussera loin le paradoxe en allant jusqu’à s’acoquiner avec le commandant Esterhazy, l’accusateur criminel du capitaine Dreyfus. L’auteur du Portrait de Dorian Gray, bien qu’ayant enduré un procès et la prison, rencontrera Esterhazy à plusieurs reprises en 1898. Comme s’il lui en coûtait de s’identifier au Juif bagnard de l’île du Diable et qu’il préférait rivaliser avec le flamboyant dissimulateur et accusateur Esterhazy.

La filiation indirecte
D’où sort Jacques Vaché ? André Breton lui découvre deux ancêtres : 1. le Des Esseintes d’À rebours de Huysmans, l’esthète raffiné qui a d’ailleurs servi de modèle au Dorian Gray de Wilde ; plus précisément, le dandy des tranchées serait un Des Esseintes de l’action plutôt que de la sensation. 2. le M. Teste cérébral et détaché d’Une Soirée avec M. Teste de Paul Valéry ; ou plus exactement, Breton parle de Jacques Vaché comme du petit-fils d’Edmond Teste.

D’où vient Arthur Cravan ? Il a lui-même déclaré maintes fois, comme s’il revendiquait là un titre de noblesse, qu’il était le neveu d’Oscar Wilde.

Cravan et Vaché ont cette particularité de privilégier la filiation indirecte, d’opérer des sauts de génération et de ressusciter des personnages littéraires : Cravan ou le neveu de Rameau, Vaché ou Jacques le fataliste.

Modernes, négateurs et révoltés, ils n’appartiennent ni à leur famille ni à leur patrie, mais semblent avoir surgi tels des champignons nés de la dernière pluie. C’est tout le sens du présent pressant, parfaitement illustré par la revue Maintenant. Ou comme le répète Arthur Cravan : « Je suis le fou des fous, mais je suis ce que je suis, le bébé d’une époque ».

Pour être plus net encore, il faut aussi comprendre que ce maintenant intempestif, ce surgeon d’une époque n’est pas coupé du plus lointain passé : « L’éphémère en moi a des racines profondes », ajoute notre colossal bébé.

Vaché et Cravan sont à la fois des puncheurs du présent et des réincarnations ou des descendants de Jacques le fataliste, du neveu de Rameau, de Des Esseintes, de M. Teste, etc. D’ailleurs, cette idée de filiation littéraire n’avait pas échappé à Oscar Wilde, qui écrivait dans Le Portrait de Dorian Gray : « Outre nos aïeux de race, nous possédons des ancêtres littéraires, dont le type et le tempérament sont encore plus voisins des nôtres, et l’influence sur nous plus clairement définie. À certaines heures, il apparaissait à Dorian que l’histoire du monde n’était autre chose que le récit de sa propre vie, non telle qu’il l’avait réellement vécue et dans ses menues circonstances, mais telle que l’avait créée son imagination, telle qu’elle s’était déroulée dans son cerveau et dans ses désirs. Il avait l’impression de les avoir tous connus, ces terribles personnages qui avaient traversé la scène du monde[17] […] » Au fond, la règle de la méthode observée par Lord Henry et son disciple Dorian Gray, est de « mener une vie multiple » ou de « multiplier nos personnalités ».

Pour paraphraser un sonnet de Shakespeare cité par Oscar Wilde, si un acteur de théâtre hors pair dispose de milliers de visages ou de masques, des individus d’exception comme Dorian Gray, Cravan ou Vaché, condensent à seuls des milliers de destinées[18].

Cravan le confesse, tantôt dans un élan panthéiste, tantôt, comme ici, avec une tonalité mégalomaniaque : « Je suis tout, tout, tout, vous entendez tout, mais tout et j’oublie. C’est moi qui me moque de l’art, mais à un degré inimaginable, à lui chier dessus […] et c’est le même multihomme qui vous apporte des vers portés neuf ans comme l’éléphant et trempés sept fois dans les flots du cœur. » Le neveu d’Oscar Wilde martèle aussi sa multiplicité dans cet aphorisme d’anarchisme individuel : « J’ai rêvé d’être assez grand pour fonder et former à moi seul une république ».

Comment Arthur Cravan, dans sa chronique « Oscar Wilde est vivant ! », a-t-il halluciné l’oncle Wilde ? « Il était beau. Dans son fauteuil il avait l’air d’un éléphant ; le cul écrasait le siège où il était à l’étroit ; devant les membres et les jambes énormes j’essayais avec admiration d’imaginer les sentiments divins qui devaient habiter de pareils membres. Je considérais la grosseur de la chaussure ; le pied était relativement petit, un peu plat, ce qui devait donner à son possesseur l’allure rêveuse et cadencée des pachydermes, et, bâti de la sorte, en faire mystérieusement un poète. Je l’adorais parce qu’il ressemblait à une grosse bête ; je me le figurais chier simplement comme un hippopotame […] et c’est quelque part là que poétiquement je me le représentais, dans la folie du vert de l’Afrique et parmi la musique des mouches, faire des montagnes d’excréments. »

On aura compris que l’éléphant est l’animal totem du neveu d’Oscar Wilde, comme l’indiquent encore ces vers ou annotations éparses : « Sur les vaisseaux d’Asie et les doux éléphants », « La lune qui rêvait comme un cœur d’éléphant / phosphore des éléphants, veston bleu, seins, éléphants de douceur[19] ». Mais si on y ajoute les deux derniers vers du poème « Arthur » : « Le juif est doucereux mais l’éléphant est doux / Ô ! De la musique ou de la peinture qui serait simplement voyou ! », ainsi que « Galerie Isaac Cravan », le titre d’un texte bref, on retrouvera la problématique ambivalente du Juif chez le neveu de Wilde, digne héritier du neveu de Rameau. Car soit il est dit que le Juif, à la douceur affectée, ne barrit ni ne chie comme un éléphant, soit il est écrit que la raison sociale de Cravan peut être celle d’un galeriste juif.

Cravan, Vaché et Lafcadio
Avec Le Crime de Lord Arthur Savile, Oscar Wilde dispose lui aussi d’un Jacques le fataliste.  À l’issue d’une réception chez Lady Windermere, un chiromancien, qui a l’air d’un parfait devin, prédit à Lord Arthur Savile, au vu des lignes de la main, qu’il commettra un meurtre. Atterré, Lord Arthur décide de différer son mariage avec Miss Sybil Merton et affronte la prédiction en offrant un bonbon empoisonné à sa vieille cousine souffrante Lady Clementina. La vieille dame décède. Savile se rendra vite compte qu’il n’y est pour rien. Il expédie alors une horloge explosive à son oncle, le doyen de Chichester. Mais l’engin, un pétard mouillé, réjouira toute la maisonnée de Chichester. Lord Arthur Savile désespéré déambulera dans Londres. Il apercevra au bord de la Tamise, penché au-dessus du parapet, le chiromancien. Il ne fera ni une ni deux et honorera la prédiction fatale. Lord Arthur épousera Sybil et vivra heureux.

Pour André Breton qui a convoqué, dans l’Anthologie de l’humour noir, André Gide, Arthur Cravan et Jaques Vaché, s’il y a un personnage qui fait le lien entre les trois, c’est incontestablement le Lafcadio des Caves du Vatican, « l’aboutissant logique, actif, moderne, de la conception du dandysme » et de qui part une sorte d’objection d’inconscience. Breton précise dans la notice sur André Gide : « Sur le “front”, Jacques Vaché, par divers côtés très hostile à André Gide, rêve d’installer son chevalet entre les lignes françaises et les lignes allemandes pour faire le portrait de Lafcadio. Quelques années plus tôt, Arthur Cravan, neveu d’Oscar Wilde et Lafcadio partiel avant la lettre, avait d’ailleurs on ne plus sévèrement, on ne peut plus plaisamment, fait mesurer la distance qui sépare M. André Gide de son héros. »

Pour mieux suivre ce qui se trame au sein du trio Cravan-Gide-Vaché, chronologisons différents textes touchant plus ou moins à la sexualité :

  • Juillet 1913, Arthur Cravan : « Une bonne vint m’ouvrit (M. Gide n’a pas de laquais). […] je crois, à moins d’un démenti de sa part, ne pas trop m’aventurer en affirmant qu’il ne fréquente ni les filles ni les mauvais lieux[20]  […] »
  • Vers 1917, Arthur Cravan : « Je remarquai la chasteté de M. Gide qui était servi par des domestiques femmes[21] ».
  • 16 juin 1917, lettre de Jacques Vaché à André Breton : « Vous ai-je dit vraiment que Gide était froid ? »
  • 18 août 1917, lettre de Jacques Vaché à André Breton : « J’accorde un peu d’UMOUR à LAFCADIO – car il ne lit pas et ne produit qu’en expériences amusantes – comme l’assassinat –  et cela sans lyrisme satanique ».
  • Juillet 1918, Breton écrit le poème « Pour Lafcadio », destiné à Vaché et à Gide mais aussi aux amis Fraenkel, Aragon et Soupault. Il y révèle la recette du poème-collage ou de la lettre-collage : se faire « receveur de Contributions Indirectes ».
  • Janvier 1920, dans les « Pages du journal de Lafcadio[22] », Édouard [André Gide] interpelle ainsi Lafcadio : « Ah ! pendant que j’y pense : avez-vous une maîtresse ? » Lafcadio note aussi dans son journal : « Je n’ai guère rien lu et ne me sens en humeur de rien lire. J’ai peut-être certain goût pour les mots et les courtes phrases, mais je sais trop de langues pour en parler parfaitement bien aucune ; et j’écris n’importe comment[23]. »
  • 1er janvier 1921, André Gide dans le Journal des faux-monnayeurs : « J’en tiens pour le paradoxe de Wilde : la nature imite l’art[24] ».
  • 1923, André Breton, dans « La Confession dédaigneuse », à propos de Jacques Vaché : « Il n’en aimait pas moins dire : “Ma maîtresse”, prévoyant sans doute la question que devait un jour poser Gide : “Jacques Vaché était-il chaste ?” »

Résumons. Selon Cravan, Gide serait chaste et selon Vaché, Gide serait froid. Quant à Gide, il se demande tantôt si Lafcadio, autrement dit Cravan, a une maîtresse, et il demande à Breton si Jacques Vaché était chaste.

Il importe peu ici de savoir si Wilde était plus voluptueux que Gide et si Vaché était plus chaste que Cravan. L’important est de saisir, à travers l’idée obsédante et tournoyante de la chasteté ou du désir, ce qui rapproche Wilde et Gide, Lord Arthur Savile et Lafcadio, Cravan et Vaché, le neveu de Rameau et Jacques le fataliste, mais aussi ce qui les distingue.

André Gide a conçu le Lafcadio des Caves du Vatican, privé de père et pourvu de cinq « oncles[25] », après avoir lu Le Crime de Lord Arthur Savile et le récit dans Maintenant de la visite à André Gide.

Tel le neveu de Rameau, le neveu d’Oscar Wilde n’a cessé de danser et de boxer avec son propre génie.

Ce fut le génie d’André Breton de s’incorporer Jacques Vaché, qui se reconnaissait en Lafcadio, dont le modèle avait été soufflé à André Gide par le neveu d’Oscar Wilde.

Georges Sebbag

Notes

[1] Jacques Vaché, Quarante-trois lettres de guerre à Jeanne Derrien, réunies et présentées par G. Sebbag, 1991, Jean-Michel Place.

[2] « Hie ! » dans Maintenant n° 2, juillet 1913, p. 20.

[3] Nadja se sert du papier à en-tête « Café de la Régence, 161-163, rue Saint-Honoré (Place du Théâtre Français) » dans les lettres à André Breton du 1er décembre 1926 et du 20 janvier 1927, et de l’enveloppe à en-tête dans celles du 4 décembre 1926 et du 18 février 1927.

[4] Édouard Archinard, « Des paroles », dans Maintenant n° 2, juillet 1913, p. 11-12.

[5] David Hume, Traité de la nature humaine, livre I, quatrième partie, section 6, trad. A. Leroy.

[6] Arthur Rimbaud, Une Saison en enfer, « Délires II », « Alchimie du verbe ».

[7] Arthur Cravan, « André Gide », Maintenant, n° 2, juillet 1913.

[8] Le scandaleux Maintenant n° 4 de mars-avril 1914 étant vite épuisé, Cravan en proposa une « Nouvelle Édition augmentée ».

[9] Guillaume Apollinaire, « Salon d’automne », Les Soirées de Paris, 15 novembre 1913 : « Dans le très petit nombre de toiles intéressantes, figure, dans le premier rang, La Conquête de l’air, de Roger de La Fresnaye, lucidement composée et distinguée. Aussi influence de Delaunay. Dans ce tableau simple et clair, je rencontre un souci bien héroïque aujourd’hui, de ne pas chercher à étonner. » Voir Œuvres en prose complètes, II, éd. P. Caizergues et M. Décaudin, Gallimard, 1991, p. 618.

[10] Apollinaire, dès son article dans L’Intransigeant du 28 février 1914 sur l’avant-vernissage du Salon des Indépendants, fait un éloge appuyé d’Archipenko : « L’envoi le plus nouveau c’est à mon avis celui d’Archipenko, sculpture polychrome faite de matières diverses : le verre, le bois et le fer s’y combinent de la façon la plus nouvelle et la plus heureuse. » Mais alors qu’il collabore à L’Intransigeant depuis quatre ans, ses positions esthétiques commencent à être contestées au sein même de la rédaction. D’une part, L’Intransigeant du 1er mars 1914 publie  sous le titre «  Le Salon où l’on s’amuse / Au vernissage des Indépendants / Cubistes, expressionnistes, fumistes et statuaires en tôle de verre » un article d’Émile Deflin défiant Apollinaire : « Il  y a toujours tant d’humoristes au Palais des Indépendants qu’on y va surtout pour rire. […] Je vous recommanderai seulement […] des statues en tôle gondolée (et gondolante), vernie, coloriée, – amoncellement de tuyaux de cheminée, cornets à oublies, plaques tournantes, gouttières et poubelles […] » D’autre part, le lendemain, tandis qu’Apollinaire revient longuement sur les sculptures d’Archipenko en précisant : «  je plains beaucoup ceux qui ne seraient pas sensibles au charme et à l’élégance de ce gondolier, statue noire et mince […] », le journal publie en première page sous le titre « Statue en tôle et verre au Salon des Indépendants », une photo ainsi légendée : « Nous reproduisons ici la photographie de l’œuvre d’art (?) qu’apprécie plus loin, sous sa responsabilité, notre collaborateur Guillaume Apollinaire. » Le collaborateur régulier de L’Intransigeant, après trois articles, du 3, 4 et 5 mars sur le Salon des Indépendants, n’aura plus qu’à démissionner. Toutefois, le critique d’art ne sera pas au bout de ses peines, car ayant parlé, dans son article du 5 mars, de « futurisme tournoyant » à propos d’une toile de Delaunay et ayant attribué à ce dernier une influence sur Ottmann, dès le lendemain le journal publiait une lettre de protestation de Delaunay, déclarant n’avoir jamais été futuriste, et une autre d’Ottmann, affirmant ne pas subir l’influence de Delaunay. La polémique couve encore le 8 mars, notamment avec une lettre des futuristes Carrà, Papini et Soffici. Enfin, tout s’apaise le 11 mars, avec la publication d’un procès-verbal, à l’issue de la rencontre entre les témoins d’Apollinaire et d’Ottmann. Voir pour tout cet épisode Œuvres en prose complètes, II, p. 645-650.

[11] Voir dans Œuvres complètes en prose, II, p. 1057, ce qu’écrit Apollinaire aussitôt après avoir cité ce vers : « J’y pense chaque fois que je lis les critiques de Charles-Henry Hirsch touchant l’obscurité en poésie et je me demande alors si ce seul vers que je sache du poète qu’il admire est plus clair ou plutôt moins abscons que la plupart des poèmes réputés obscurs. » De plus, voir la note qui rétablit le vers de Catulle Mendès, tiré de Hespérus (1869) : « Un jet d’eau qui montait n’est point redescendu ».

[12]  A. Gide : « On me dit qu’il est étranger. Je m’en persuade aisément. / Juif. – J’allais le dire. / On me dit qu’il ne signe pas de son vrai nom ; et volontiers je croirai que Dada n’est même qu’un pseudonyme. » (La N.R.F. n°79, 1er avril 1920, p. 477).

[13] Voici la réplique, ajustée et cinglante, de Picabia : « Moi, qu’il traite de demi-juif, je ne ferai pas à Tzara l’honneur que lui fit André Gide en le traitant de Juif, je pense simplement qu’il est un petit con… » La lettre de Tzara protestant contre l’article « Condoléances » de Francis Picabia paru dans Littérature n° 6 du 1er novembre 1922, de même que la réponse de Picabia, qui fait une longue mise au point sur ses rapports avec Tzara, ont été insérées par André Breton dans son exemplaire de Littérature n° 6.

[14] Jules Huret écrit dans Le Figaro du 13 avril 1895 : « La vérité, c’est que M. Oscar Wilde était très fêté dans plusieurs centres. / Ses familiers étaient, croyons-nous, dans le monde des lettres et des arts, MM. Jean Lorrain, Catulle Mendès, Marcel Schwob et autres écrivains subtils. » Lorrain publie une mise au point, niant toute intimité avec Wilde. Schwob envoie ses témoins, le différend s’apaise. Mais au fil des jours, le ton monte entre Catulle Mendès  et le journaliste. L’écrivain finit par demander réparation par les armes.  Le 17 avril, au premier engagement d’un duel à l’épée, Catulle Mendès est blessé à l’avant-bras. Voir Richard Ellmann, Oscar Wilde, trad. M. Tadié et P. Delamare, Gallimard, 1995, p. 492.

[15] Guillaume Apollinaire, Le Flâneur des deux rives, dans Œuvres en prose complètes, III, p. 27-33.

[16] Voir Richard Elmman, Oscar Wilde, p. 382-383.

[17] Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, trad. F. Frapereau et E. Jaloux, dans Œuvres, Le Livre de poche, p. 564.

[18] Oscar Wilde cite le sonnet VIII, vers 1-4, de Shakespeare dans Le Portrait de Mr. W. H. Voir Œuvres, p. 682.

[19] Arthur Cravan, « Exercice poétique » dans Almanach surréaliste du demi-siècle, n° spécial 63-64 de La Nef, mars 1950.

[20] Arthur Cravan, « André Gide », Maintenant n° 2, juillet 1913.

[21] Arthur Cravan, « Notes », VVV n° 1, juin 1942.

[22] André Gide, « Pages du journal de Lafcadio (extraites des Faux-Monnayeurs) », Littérature n° 11, janvier 1920.  Repris en appendice du Journal des faux-monnayeurs, 1927.

[23] Lafcadio écrit aussi : « Quand il m’a demandé si j’avais une maîtresse, j’ai failli lui dire que je ne redoute tant qu’une liaison […]. Car, amoureux, je le suis sans cesse, et de tout, et de tous. »

[24] André Gide, Journal des faux-monnayeurs, 1927, Gallimard, 1992, p. 29.

[25] Les « oncles » en question, dont un certain Lord Fabian, étant les amants successifs de sa mère.

 

Références

Publié dans catalogue Arthur Cravan 1887-1918 / Le neveu d’Oscar Wilde, Musées de Strasbourg, 2005.

 

Affiches Boxe Johnson contre Cravan
Affiches Boxe Johnson contre Cravan

 

Extrait de catalogue