La maison démont(r)able

 

Numérotation

D’avril 1917 à janvier 1920, Buster Keaton joue dans quinze courts métrages burlesques en compagnie et sous la direction de Fatty Arbuckle. Le 7 septembre 1920, il saute le pas : il produit, coréalise et interprète son premier court métrage intitulé One Week, connu en France sous le titre La Maison démontable. Les deux intitulés sont parfaitement appropriés car la notation temporelle annonce la durée de l’action tandis que la connotation architecturale dévoile l’enjeu du film. Voyons ce qui se passe dans ce premier film où tout est mouvement, étonnement, emportement. Buster Keaton et Sybil Seely viennent de se marier. L’oncle Mike leur a offert un terrain et une maison en kit fabriquée par la Portable House Cie. Le couple “just married”, poursuivi par un prétendant de Sybil, rejoint, après toutes sortes de péripéties en voiture, la parcelle 99 d’un lotissement. Nous sommes le lundi 9, comme l’indique la feuille détachée d’une éphéméride. Buster et Sybil prennent livraison des colis numérotés de la maison. Or le vilain rival qui veille dans les parages détourne la numérotation. Les deux époux pleins d’ardeur édifient une imposante maison en bois présentant une façade biscornue en vertu de la fausse numérotation.

L’esthétique un tantinet cubiste ne choque en rien nos deux héros. Signalons que pendant que Buster met une dernière touche à la baraque en posant une cheminée sur le toit, la caméra dans un moment fugitif saisit Sybil dans son bain. Le vendredi 13, alors que Buster et Sybil pendent la crémaillère en famille, une tempête transforme la maison en manège et éjecte ses occupants. Samedi 14, non seulement la maison biscornue est à présent déglinguée, mais comble de malheur, elle est sise à une mauvaise adresse, au 66, Apple street, au lieu du 99. Dimanche 15, Buster Keaton invente le mobil home en tractant avec sa voiture la maison juchée sur des tonneaux. Mais traversant une voie de chemin de fer, il n’empêchera pas qu’un train emporte la maison et la réduise en morceaux.

Érotisme de la salle de bains

Buster Keaton étais un as. Et il en administre la preuve dès One Week. Le Buster Keaton physique et métaphysique est déjà là. Premier étonnement : en guise de lune de miel les deux “just married” passent le plus clair de leur temps à monter leur maison en bois. L’ardeur au travail l’emporte sur le désir érotique. D’ailleurs la seule touche érotique du film tient avant tout au lieu, à la salle de bains, d’abord avec la plan très court sur Sybil au bain, ensuite avec une séquence rapide où Buster plonge directement de la cheminée dans la baignoire et où Sybil s’enveloppe pudiquement dans le rideau de la cabine de douche. Nous avons là un aperçu de l’érotisme moderne naissant, qu’il faudrait justement appeler érotisme de la salle de bains. Et cet érotisme moderne, où la nudité du corps s’accorde avec le dépouillement du décor est appelé dans La Maison démontable par tous les signes purs et fonctionnels d’une salle de bains moderne : faïence étincelante de la baignoire, robinets chromés du lavabo, carrelage couvrant les murs, tapis de bain, rideau immaculé de la cabine de douche.

Mais l’essentiel du premier film burlesque signé Keaton est dans la maison. Qu’on puisse monter en l’espace de quatre jours une vaste maison en bois, avec notamment une cuisine moderne au rez-de-chaussée, un salon pouvant accueillir un piano, un bel escalier et une salle de bains à l’étage, en respectant seulement l’ordre des colis numérotés, voilà une occupation qui vaut voyage de noces ! Il y a au moins trois motifs à cet engouement. D’abord, Buster Keaton est biographiquement un casse-cou doublé d’un bricoleur génial. Ensuite, la frénésie du pionnier élevant à la hâte des bâtisses en bois reste vivace dans la culture américaine. Enfin, la rapidité d’exécution propre au  montage de la maison en kit est à l’image de la vitesse et des accélérés du film burlesque.

Maison recyclable

One Week ou La Maison démontable est une mine d’inventions. Buster Keaton y est le contemporain ou le précurseur d’une série d’innovations techniques et industrielles. II est le contemporain de la maison en kit, puisqu’il suffit d’assembler les éléments contenus dans les colis fabriqués et livrés par la Portable House Cie. Il est le précurseur de la maison préfabriquée personnalisée, puisqu’en modifiant l’ordre du montage, Buster et Sybil ont obtenu un modèle hors série avec, sur la façade principale, deux fenêtres désaxées et une balustrade bizarrement inclinée. Il est le précurseur de la cuisine intégrée : au moment où Buster fait pivoter tout un panneau, on s’aperçoit qu’y sont fixés l’évier et tout un attirail de cuisine. Il est le précurseur de la maison tournante : une tempête de vent et de pluie entraîne dans une ronde folle la maison et la transforme en manège. Il est le précurseur de la maison mobile : attachée puis clouée à la voiture décapotable de Buster, la maison est en mesure de se déplacer grâce à des roues de fortune. Il est enfin le précurseur de la maison recyclable ou remontable : après le passage du train, rien n’empêche la reconstruction de la maison démontable. On l’a compris, le héros ou plutôt l’héroïne du film, c’est la maison dans tous ses états. Maison en kit. Maison en chantier. Maison édifiée. Maison en série hors série. Maison manège. Maison déglinguée mais encore debout. Maison à déménager, en raison du renversement du numéro 66 en 99. Maison réduite en miettes. Maison à recycler.

Maison dépliable

La maison de Buster Keaton ne joue pas sur le trompe-l’œil. C’est une maison saine, commode, franche, solide. Elle n’emprunte rien aux techniques picturales ou théâtrales de la toile peinte ou du décor, ni aux palissades des studios de cinéma. C’est une maison moderne offrant toutes les commodités. En la montrant dans toutes ses phases d’élaboration, d’adaptation et de démolition, en la montrant sous toutes ses coutures et en lui faisant voir de toutes les couleurs, bref en l’édifiant et en la soumettant à tous les tests de résistance, Buster Keaton la considère dans toute sa matérialité et lui reconnaît son statut éminent d’objet technique. L’humour alerte et volontairement glacé de Keaton ne fonctionnerait pas sans une rigueur logique et sans un sérieux expérimental. Il n’y a aucune place pour le trucage. Keaton confesse dans ses Mémoires qu’il a toujours eu une activité physique et manuelle débordante : « Comme la plupart des jeunes Américains, j’étais passionné de mécanique et passais le plus clair de mon temps à bricoler, réparer, nettoyer, démonter et remonter les moteurs de la voiture et du bateau de douze mètres que mon père avait modestement appelé le Cuirassé. »[1] À Bluffton, sur le lac Michigan, où il habite avec ses parents, le jeune Keaton s’essaye à plusieurs inventions. Il conçoit pour un voisin obèse et flemmard nommé Ed Gray un système lui permettant d’ouvrir et de fermer sa fenêtre à guillotine sans sortir du lit, ou encore une table pivotante mue par des lanières, grâce à quoi la pendule posée sur la table et située dans le hall pouvait être consultée dans toutes les pièces du rez-de-chaussée. Mais son ingéniosité alliée à la facétie éclate dans une réalisation qui nous met sur la piste de la maison démontable. Comme un chalet d’Ed Gray avec vue imprenable sur le lac servait de refuge ou de cabinet d’aisances à divers promeneurs, le jeune Keaton eut l’idée de démonter la baraque, de la découper en deux, le toit compris, d’y installer des charnières à ressort et de relier le chalet à la maison principale. Ainsi, le propriétaire put actionner à distance l’ouverture et la mise à plat de la maisonnette et jouir alors de la confusion de l’intrus pris en flagrant délit. Keaton avait inventé la maison dépliable et remontable.

Corps à corps avec son double

Une maison en kit dont on peut éprouver tous les états dans l’intervalle d’une semaine, est un terrain d’expérimentation idéal pour les structures, les matériaux, les espaces, les formes, les objets appartenant à cet être plus oganique que mécanique, à cet être plus mobile qu’immobile nommé maison. Or inévitablement surviennent des incidents mettant aux prises le corps de Keaton et la physique domestique. Maison en chantier : sciant la planche sur laquelle il est assis, Buster dégringole du toit sur le sol. Maison biscornue : la salle de bains étant équipée d’une porte donnant sur l’extérieur, Buster fait une chute d’un étage. Une cascade à contusions multiples qui clora le tournage du film. Mais le corps à corps de Keaton avec son double intraitable et impassible, l’être-maison, ne s’arrête pas là. Le concept architectural et l’espace domestique de La Maison démontable serviront de matrice à plusieurs autres films. En novembre 1920 puis en février 1921, Buster affrontera dans The Scarecrow (L’Épouvantail) et The Haunted House (Malec et les fantômes) des appareils équivoques, du mobilier ambigu : un gramophone-réchaud à gaz, un lit-piano, un divan-baignoire, etc. En octobre 1922, la demeure ultra-moderne de The Electric House (Frigo à l’Electric Hôtel) prendra le relais de La Maison démontable. Et surtout, en mai 1928 dans Steamboat Bill Junior (Cadet d’eau douce), grâce au deus ex machina d’une tornade, le corps à corps de Keaton avec maisons, toits, planchers, façades, mobiliers, affiches et autres objets hétéroclites se poursuivra mais à l’échelle d’une bourgade et donnera lieu à une révélation métaphysique : une suite de faits-glissades, une mobilité étrange, un ballet animé engagé avec tout un monde d’objets inanimés.

Maisons roulantes, Roussel et Keaton

La maison de Keaton est douée de mobilité, pour ne pas dire de sensibilité. Robert Benayoun n’a pas manqué d’établir un parallèle entre la maison roulante de Raymond Roussel et le mobil home de Buster Keaton[2]. En 1924, l’auteur de Locus Solus fait réaliser pour la coquette somme d’un million-or une roulotte automobile de neuf mètres de long comprenant un salon avec coin studio et fauteuil orientable à lutrin, transformable en chambre à coucher, une superbe salle de bains, un quartier du personnel transformable en dortoir. La caravane de luxe est exposée au Salon de l’auto de 1925. En 1926, à l’issue d’un raid Paris-Rome, elle sera visitée par Mussolini et sera au cœur d’un entretien avec le pape (prémonition de la “papamobile” de Jean-Paul II ?). En 1932, Buster Keaton rachètera un énorme mobil home spécialement conçu par Pullman. Il posera en habit d’amiral devant son “land yacht”, retrouvant l’expression “yacht de terre” utilisée par Roussel.

Au moment où Roussel aménage son yacht de terre, les surréalistes préparent activement le premier numéro de La Révolution surréaliste. Le 3 novembre 1924, Francis Gérard emprunte à Universal Film sept photos de Malec alias Keaton. Le lendemain, Paul Éluard note sur le Cahier du Bureau de recherches surréalistes : « Les photos de Malec sont parfaites. Je propose pour la R.S. la photo numérotée K.10 (du film ONE WEEK) et la photo K.K.12 (Malec joue au golf). »[3] Finalement c’est la photo de One Week qui sera retenue, la photo montrant Sybil enveloppée dans le rideau de douche et Buster habillé et trempé. Deux intentions ont présidé au choix. L’érotisme voilé de la salle de bains mais aussi la qualité d’inventeur de Keaton. En effet, la photo de La Maison démontable illustre une chronique de Louis Aragon placée sous la la rubrique “L’Invention” et intitulée “L’ombre de l’inventeur”. L’ombre de Keaton inventeur plane sur l’article, comme l’atteste l’innovation typographique consistant à placer en tête de chaque paragraphe une petite locomotive. On songe alors à la locomotive qui met un point final à La Maison démontable.

Théâtre et cinéma

Mais tout n’est pas fini. Car, quand on dispute une femme aimée (Suzanne Muzard) à un rival (Emmanuel Berl) et qu’on n’a plus le cœur à rigoler, on peut se laisser aller et aller au théâtre. Et oublier d’un coup certaines merveilles du cinéma. C’est ce qui est arrivé à André Breton, comme il l’écrit dans une lettre du 14 août 1928 : « Moi qui suis allé au théâtre, je suis si seul certains soirs qu’il faut bien passer le temps, oui je suis allé voir Thérèse Raquin aux Folies Dramatiques (hum! ce n’est pas fameux, il y a pourtant une belle reconstitution d’intérieur bourgeois de la fin du XIXe, quelle horreur !) et Trois Jeunes Filles nues à Marigny (splendide, splendide, comment n’y avions-nous pas pensé plus tôt. Dranem, quel génie. C’est tout de même autre chose que Buster Keaton. Il est constamment en scène, et c’est toujours inouï). »[4] Le cinéma n’est pas indémontrable. Il est montable et montrable. Démontable et démontrable.

Georges Sebbag

 

Notes

[1] Buster Keaton (avec la coll. de Charles Samuel), Mémoires Slapstick, (1960), trad. M. Lebrun, Point Virgule, 1987, p. 43.

[2] Robert Benayoun, Le Regard de Buster Keaton, Herscher, 1982, p. 102.

[3] Archives du surréalisme, Bureau de recherches surréalistes, Cahier de la permanence, octobre 1924-avril 1925, présenté et annoté par Paule Thévenin, Gallimard, 1988. P. Thévenin indique de façon erronée que la photo de Keaton reproduite dans La Révolution surréaliste est extraite de The Electric House. Elle s’est fiée à une photo mal légendée dans l’ouvrage de Benayoun. Ajoutons que la photo de One Week empruntée à Universal Film est sans doute une photo de plateau.

[4] Lettre à Simone Breton du 14 août 1928. Collection Sylvie Sator.

 

Références

« La maison démont(r)able », Vertigo, hors-série, novembre 2003.