De l’indifférence [Extrait]

Introduction

Nous sommes hantés par certaines visions et impressions.

Quand nous nous saisissons d’une plaine, nous l’imaginons indéfinie – étendue figurant comme un plan géométrique à deux dimensions. Aussi bien le désert laminé par le vent que la steppe glacée à la neige aveuglante. Sous toute voûte azurée se rencontrent des instantanés de l’illimité.

Nous contemplons surtout le Vieil Océan. Les familles de poissons se dispersent en son élément, mais l’homme fait la planche. Il flotte, porté par une masse qui danse. Les vagues l’épousent. Le corps joue avec la mer. Du bois s’interpose, sous forme d’une barque. L’embarcation s’immobilise ou dérive. À son bord, l’enfant dort.

Si vous voyagez jusqu’à Sirius et plus avant encore, vous ramènerez à de relatives proportions les choses terrestres, humaines et universelles. Mieux, le relief s’estompera, et dans une équivalence souveraine, le grand et le petit se rejoindront. Puisque d’ici vous portez déjà ce coup d’œil sur les contrées lointaines, inutile d’effectuer le tour du monde ! L’esprit est parti et revenu, ayant parcouru mille lieux : il a réduit les rugosités et les abîmes à une ligne grise, à un espace indifférent où s’étalent le plus, le moins et l’égal. L’image océane se répète.

Et le sage ? Il vient de naître. Dans les bras de sa mère, il sourit à peine – un visage impassible. On le regarde davantage : « il est stupide, à quoi bon user de la salive ? » Sa pauvre inertie, ses plates inconsciences regorgent de ressources ; il abolit les significations et mène une vie dangereuse, nuancée et indifférente.

On peut s’exprimer à propos de l’indifférence, fixer l’origine de l’indifférence et évaluer quantité et qualité de l’indifférence. Ainsi, on parle à son sujet, on approche son principe et on soupèse son contenu. En bref, la ligne d’horizon de l’indifférence est tracée.

La ligne d’indifférence marque la limite de notre champ visuel et du même coup de l’autre monde qui nous est invisible. Ce foyer privilégié, entrecoupé par d’innombrables plans, étend sa neutralité sur un univers où tout se côtoie. Parce qu’elle est une mesure moyenne, l’indifférence est conciliante : elle lie les thèses extrêmes et partage le différend.

Ne serons-nous pas tentés de tout traiter selon l’indifférence ? Mais n’y a-t-il pas d’abord différentes indifférences et ensuite une indifférence de l’indifférence ? S’il est juste de diversifier l’indifférence et de recueillir sa propre différence (en l’occurrence, une indifférence), ne faut-il pas alors s’aventurer sur un sentier dont pour l’instant nous ne connaissons guère la destination mais dont nous percevons les signes ? Deux étapes seront indiquées sur ce chemin. La première comprend divers plans d’indifférence (la marche aisée ou malaisée est trop humaine : psychologique, sociale et artistique ; là naît la « psychosociologie » de l’indifférence). La deuxième étape s’arrête décidément à l’indifférence et s’y complaît presque (le parcours effectué est plus subtil, secret, déroutant ; l’« ontologie » s’insinue partout). Où allons-nous ? De l’indifférence, ne nous engageons-nous pas dans l’indifférencié ? Et ne dissolvons-nous pas la « psychosociologie » (les sciences humaines) et l’« ontologie » (la philosophie) ?

Georges Sebbag

 

Références

« Introduction », De l’indifférence, Sens et Tonka, 2002.

De l’indifférence est un D.E.S. de philosophie achevé en mai 1965 et édité dans son intégralité en 2002 chez Sens et Tonka.