Le vol d’une libellule dans un portfolio

Dans La Révolution surréaliste n° 9-10 du 1er octobre 1927, Max Ernst rapporte des images de demi-sommeil de son enfance. Ces visions mettent en scène un bonhomme en train de peindre de façon scabreuse sur un panneau de faux acajou. Cet homme n’est autre que le père de Max, le peintre amateur Philipp Ernst. La scène a sans conteste l’allure érotique d’une « scène primitive », celle d’un enfant qui découvre la sexualité de ses parents. Mais elle souligne aussi que Max est initié, lors de cette séance de peinture animée, aux métamorphoses propres au rêve et aux automatismes inhérents à la peinture surréaliste. En effet, le père, qui sort de la poche de son pantalon « un gros crayon » fait d’une « matière molle », s’attaque au panneau de faux acajou auquel il « donne vite des formes nouvelles, surprenantes, abjectes ». Puis le crayon, en un mouvement rotatoire rapide, transforme un vase qu’il vient de peindre en toupie et se métamorphose lui-même en fouet. « Avec des efforts effrénés, [mon père] fait tourner et bondir autour de mon lit cette abominable toupie, qui contient toutes les horreurs » qu’il est capable de susciter. En tout cas, cette vision de peinture animée sur fond de panneau de faux acajou, perçue aux alentours de 1897, n’est sans doute pas étrangère à l’invention du « frottage » qui se produira le 10 août 1925 dans une chambre d’hôtel de Pornic, au bord de la mer, non loin de Nantes. C’est là que Max Ernst découvre ce procédé automatique en frottant avec un crayon une feuille de papier posée sur une lame de parquet.

Au printemps de 1919, André Breton et Philippe Soupault inventent l’écriture automatique en noircissant les pages des Champs magnétiques. Durant l’été de 1925, Max Ernst expérimente le frottage. Il va réaliser alors une centaine de dessins. Il appliquera à ses peintures à l’huile les procédés du frottage, du grattage ou du coulage. Le procédé du frottage s’apparente certes à un relevé d’objet exécuté à l’aide d’un calque. Mais surtout, tel le vieux mur de Léonard de Vinci propice aux fantasmes ou telles les taches du test projectif de Rorschach, le frottage sollicite le délire interprétatif de l’artiste. C’est à partir des lignes striées du bois que Max Ernst anime son crayon ou son pinceau, exerce et déploie sa faculté hallucinatoire.

Les expositions au Sans Pareil et à la galerie Van Leer

Auparavant, dans Littérature n° 19 de mai 1921, Max Ernst publie « Microgramme Arp 1/25 000 », un texte tonitruant et poétique, qui se veut une radiographie de Hans Jean Arp. On apprend en particulier qu’une hirondelle niche dans les omoplates de son ami dada-surréaliste. Un placard annonce, dans ce même numéro, l’« Exposition Dada Max Ernst » à la librairie du Sans Pareil. Les œuvres de l’artiste de Cologne, qui sont placées sous un double impératif (« La mise sous whisky marin » et « Au-delà de la peinture »), sont ainsi désignées : « dessins mécanoplastiques plasto-plastiques peintopeintures anaplastiques anatomiques antizymiques aérographiques antiphonaires arrosables et républicains ». L’exposition s’ouvre, le 2 mai 1921, en l’absence de Max Ernst, qui n’est pas autorisé à voyager en France. Le vernissage attire beaucoup de monde, l’artiste allemand étant présenté comme « l’Einstein de la peinture ». Dans sa préface au catalogue, André Breton déclare que Max Ernst « projette sous nos yeux le film le plus captivant du monde » et tend ainsi à échapper au principe d’identité. Tel un caméraman, il ferait « arriver une locomotive sur un tableau ». Au vu des métamorphoses qu’il fait subir aux êtres animés ou inanimés, Max Ernst s’affirme d’emblée comme un iconoclaste qui tord l’espace euclidien, brise la flèche du temps, découpe et détourne les images.

Du 10 au 24 mars 1926, se tient à la galerie Van Leer, au 41, rue de Seine, la deuxième exposition personnelle de Max Ernst à Paris. Cette exposition est décisive pour la carrière du peintre. Elle est accompagnée d’un catalogue contenant trois poèmes de Paul Éluard, Robert Desnos et Benjamin Péret et cinq reproductions d’œuvres. La galerie qui vient juste d’ouvrir en janvier, est animée par deux associés, l’Anglais Aram Mouradian et le Hollandais Leonard Van Leer. L’exposition de mars 1926 est loin du tapage ou du scandale dada. Elle se présente sous les auspices surréalistes de la révolution de l’esprit. Outre des dessins et collages, trente-et-un tableaux peints entre 1923 et 1926, allant de La Révolution la nuit au Grand Amoureux I et II, entrouvrent, pour le public, le large spectre de l’imaginaire de Max Ernst, en particulier le thème de la volière. À ces œuvres s’ajoutent des sculptures, fragments d’un Monument aux oiseaux. Dans un bel article du Journal des débats politiques et littéraires, le critique d’art Paul Fierens souligne la dimension poétique de l’œuvre, son charme spécial fait d’angoisse et de plaisir ; il s’interroge sur la part de l’automatisme dans l’œuvre et il apparente Ernst à Picasso et à Chirico. Il est à noter que pour la première fois sont exposées à la galerie Van Leer dix frottages de la série Histoire naturelle.

Les trente-quatre légendes d’Histoire naturelle

Du 24 avril au 15 mai 1926, à l’initiative de Jeanne Bucher, sont exposés au 3, rue du Cherche-Midi, à la boutique Pierre Chareau, trente-six dessins de Max Ernst sous le titre Histoire naturelle. Dans Cahiers d’art de mai 1926, où sont reproduits trois dessins, Tériade, face aux frottages d’Histoire naturelle, se laisse aller à un certain lyrisme, tout en cantonnant Ernst dans la fonction d’illustrateur : « La terre en conception, le lent enfantement des mondes, les étapes primaires de la construction, de tendres tressaillements des sèves qui se dégagent et se forment et puis les premières synthèses de la vie. […] Cette peinture des états géologiques nous enchante par son côté neuf, sa surprise et par son romantisme scientifique, si à l’honneur aujourd’hui. Une suggestion plastique du vide, des sons qui s’amplifient en ondes calligraphiées, des dessins très subtils et très savants, en somme de belles illustrations d’un livre. »

Le bon accueil de l’exposition a sans doute incité Jeanne Bucher, spécialisée dans l’impression de gravures, à lancer une souscription pour Histoire naturelle de Max Ernst, un portfolio qui réunit trente-quatre dessins reproduits en phototypie, à paraître en juin 1926, les frottages étant précédés d’un texte de Arp. Le tirage est limité à trois cent six exemplaires : six Hors commerce (n° A à F), vingt Japon impérial (n° 1 à 20), trente Vélin d’Arches (n° 21 à 50) et deux cent cinquante Vélin Lafuma (n° 51 à 300). L’exemplaire n° 3, signé par Max Ernst, est acquis par Aram Mouradian. On sait que Max Ernst et Arp sont complices depuis longtemps. Le curieux est qu’en juin 1926, paraissent simultanément, sous la signature de Arp, deux textes rigoureusement identiques, l’un dans La Révolution surréaliste n° 7, sous la rubrique « Textes surréalistes », et l’autre dans le portfolio Histoire naturelle de Max Ernst, à titre d’Introduction. À la lecture de la préface de Hans Arp, un regard attentif décèlera la présence de nombreux titres des planches de Max Ernst, qui sont intégrées dans le flux du récit. Ce tableau l’indique clairement :

  Titres des frottages d’Histoire naturelle Arp, « Introduction »
Planche 4 le châle à fleurs de givre un châle à fleurs de givre
Planche 5 le tremblement de terre les tremblements de terre
Planche 6 les pampas pampas
Planche 8 les fausses positions une position fausse
Planche 11 coups de fouet ou ficelles de lave la ficelle de lave
Planche 12 les champs d’honneur les inondations les plantes sismiques une inondation
Planche 13 les épouvantails les épouvantails
Planche 14 le start du châtaignier le start des châtaigniers
Planche 16 le tilleul est docile le tilleul pousse docilement
Planche 17 le fascinant cyprès le cyprès
Planche 18 les mœurs des feuilles les feuilles
Planche 20 la palette de César les palettes des Césars
Planche 21 rasant les murs les murs rasés
Planche 22 entre dans les continents entre dans les continents
Planche 23 le pain vacciné le pain vacciné
Planche 24 les éclairs au-dessous de quatorze ans les éclairs au-dessous de quatorze ans
Planche 25 les diamants conjugaux des diamants conjugaux
Planche 26 l’origine de la pendule l’origine de la pendule
Planche 27 dans l’écurie du sphinx les écuries du sphinx
Planche 29 la roue de la lumière les roues calcinées de la lumière
Planche 31 système de monnaie solaire les systèmes de monnaie solaire
Planche 34 Ève la seule qui nous reste Ève la seule qui nous reste

Arp écrit sa préface avec désinvolture et humour. Il s’est imposé comme règle du jeu d’insérer vingt-deux titres d’Histoire naturelle dans le cours de son texte. Quant à Max Ernst, il a légendé ses dessins avec la plus grande liberté. On perçoit parfois une vague analogie entre le titre et le dessin ; c’est le cas pour un coup d’œil (planche 2), petites tables autour de la terre (planche 3), les pampas (planche 6), elle garde son secret (planche 10), le start du châtaignier (planche 14), les mœurs des feuilles (planche 18), le pain vacciné (planche 23), les diamants conjugaux (planche 25), l’étalon et la fiancée du vent (planche 33) et Ève la seule qui nous reste (planche 34). Mais le plus souvent, la légende vaut pour elle-même. Elle s’affirme indépendamment de ce qui est montré. Pour Max Ernst, le frottage est un prétexte à hallucination. Les dessins, résultantes d’une gestuelle dynamique, sont la matérialisation d’une vision. Le titre, à son tour, n’est nullement tenu de refléter le dessin. Tout au contraire, la légende vise à nous entraîner vers d’autres rivages.

En 1926, ou bien plus tard, Hans Arp écrit une seconde Introduction, dont on trouve la trace dans la réédition en 1960 d’Histoire naturelle chez Jean-Jacques Pauvert. Arp a amplifié la version initiale. De façon significative, il adopte d’emblée un ton parodique qui permet de deviner qu’il poursuit son travail de réécriture : « Cette introduction contient la pseudo-introduction l’original les variantes de l’original le pseudo-original ainsi que les variantes du pseudo-original les apocryphes et l’incorporation de tous ces textes en apocryphe original […] ». Mais l’étonnant est que vont se glisser dans la seconde Introduction, six nouveaux titres, ainsi qu’un complément au titre de la planche 12, sans compter la reprise des vingt-deux titres qui parsemaient la première Introduction d’Histoire naturelle.

  Titres des frottages d’Histoire naturelle Arp, seconde « Introduction »
Planche 1 la mer et la pluie la mer et la pluie
Planche 2 un coup d’œil ses coups d’œil
Planche 3 petites tables autour de la terre autour de la terre
Planche 12 les champs d’honneur les inondations les plantes sismiques les champs d’honneur […] la plante sismique
Planche 15 les cicatrices les cicatrices
Planche 19 l’idole l’idole
Planche 28 le repas du mort le repas du mort

Au final, six titres de Max Ernst n’ont pas été déflorés par Arp dans ses deux Introductions : il tombera loin d’ici (planche 7), les confidences (planche 9), elle garde son secret (planche 10), l’évadé (planche 30), à tout oublier (planche 32) et l’étalon et la fiancée du vent (planche 33). Ces six titres laissés de côté semblent faire allusion à quelque mystère ou cachotterie biographique que ni Max Ernst ni Hans Arp n’entendent dissiper. Un message qu’on pourrait ainsi reconstituer :

L’évadé tombera loin d’ici.

Les confidences ?

La  fiancée du vent, à tout oublier,

Gardera son secret.

À la fin de cette seconde Introduction, Arp, qui connaît par cœur son ami Max Ernst, n’hésite pas à évoquer le sentiment violent de Max vis-à-vis de son père Philipp : « vous voyez donc qu’on ne consomme monsieur son père que tranche par tranche. Impossible d’en finir en un seul déjeuner sur l’herbe ». La première Introduction  se contentait d’un énoncé beaucoup plus édulcoré : « vous voyez donc qu’on ne consume monsieur son père que tranche par tranche […] ».

Le bruissement du portfolio

En matière d’observation et de connaissance de la nature, on a usé en France de trois vocables : d’abord « Histoire naturelle », ensuite « Sciences naturelles », enfin « Biologie ». L’ouvrage majeur de Georges Buffon, le grand « naturaliste » français du  XVIIIe siècle, s’intitule Histoire naturelle. Le Jardin des Plantes de Paris abrite depuis 1793 le Muséum national d’Histoire naturelle. Le prospectus de souscription d’Histoire naturelle, illustré par la planche l’étalon et la fiancée du vent, contient en épigraphe des considérations de Condorcet, tirées de son Éloge académique de Buffon, qui pourraient s’appliquer aux frottages de Max Ernst: « Ce sont aussi des espèces de fables, mais des fables produites par une imagination active qui a besoin de créer et non par une imagination passive qui cède à des impressions étrangères. »

Pour Max Ernst, le frottage est autant un ébranlement érotique qu’une plongée dans les entrailles de la nature. Procédé artistique et expérimental, le frottage possède une valeur euristique et épistémologique. Il décape la matière inerte ou vivante et révèle l’infinie variété des formes naturelles. Un frottage n’est pas monotone, il est aussi unique qu’une empreinte digitale. Chaque planche, qu’elle soit débitée par un menuisier ou dessinée par Max Ernst, recèle la signature d’un arbre ou d’une forêt. Dans le portfolio d’Histoire naturelle, ce sont les racines, les troncs, les branches et les feuilles de toute une forêt qui s’éveillent.

En 1897, dans le roman Les Déracinés, Maurice Barrès évoque le philosophe Hyppolite Taine qui, à un jeune disciple venu à Paris, fait admirer un magnifique platane du square des Invalides, car il symbolise à ses yeux un modèle en éthique, la persévération d’une créature dans son être : « Nulle prévalence de son tronc, de ses branches, de ses feuilles ; il est une fédération bruissante. Lui-même il est sa loi, et il s’épanouit… ». Max Ernst est à l’unisson de ce passage des Déracinés, un livre bien connu de Louis Aragon et André Breton. En effet, les frottages d’Histoire naturelle exaltent l’osmose et la solidarité des formations naturelles. Les dessins de Max Ernst sont comme l’épopée du transformisme à l’œuvre dans la nature, depuis le minéral jusqu’à l’animal, en passant par le végétal. D’ailleurs, le végétal, grâce aux nervures du bois, sert de sauf-conduit à cette entreprise à mi-chemin de la science et de la rêverie. Pour prendre un seul exemple, dans la planche 24, Les éclairs au-dessous de quatorze ans, Max Ernst amorce le vol d’une libellule avec quatre feuilles, deux tiges et le pistil d’une fleur.

Le végétal et le minéral sont omniprésents depuis la planche 1 jusqu’à la planche 23. La planche 24 ménage une transition entre le végétal et l’insecte. Les oiseaux font leur apparition dans les planches 25, 26 et 27. Une sorte de rhinocéros surgit à la planche 28, un œil humain à la planche 29, des chevaux aux planches 32 et 33. Enfin, dans cette genèse du monde, survient une créature humaine vue de dos, dont on ne perçoit que la nuque et les cheveux coupés court : voici Ève la seule qui nous reste. Elle est aussi la fiancée du vent, comme Max Ernst la désigne.


En 1936, la revue Cahiers d’art n° 6-7 s’ouvre sur le texte de Max Ernst « Au-delà de la peinture » qui comprend trois parties : « Histoire d’une histoire naturelle » consacré au frottage,  « La mise sous whisky marin » dédié au collage, et « Identité instantanée » décrivant son identité « convulsive » et où l’on apprend au passage que Max serait à la fois « un cérébral et un végétal ». Quatre sections se succèdent dans « Histoire d’une histoire naturelle » : 1. les visions de demi-sommeil de Max Ernst déjà publiées dans La Révolution surréaliste d’octobre 1927, avec en tout premier lieu le souvenir d’enfance du père maniant un gros crayon en matière molle ; 2. « Le 10 août 1925 », jour mémorable de la découverte du frottage, par un temps de pluie, dans une auberge au bord de la mer ; 3. « De 1925 à nos jours », récapitulatif des innombrables tableaux réalisés grâce au procédé automatique du frottage et où le peintre surréaliste assiste comme en spectateur à la naissance de ses œuvres ; 4. enfin dans « La forêt-indice », Max Ernst sollicite un texte d’André Breton relatant son voyage aux Canaries et pour qui c’est sur un mur décrépi, un nuage ou un frottage que « tout ce que l’homme veut savoir est écrit en lettres phosphorescentes, en lettres de désir. » Ce texte intitulé « Le Château étoilé » venait de paraître dans Minotaure n° 8 de juin 1936. Il était illustré par huit frottages en pleine page, parmi les plus beaux qu’ait jamais réalisés Max Ernst.

Georges Sebbag

Références

« Le vol d’une libellule dans un portfolio », inédit en français, préface traduite en espagnol (« El vuelo de una libélula en un porfolio ») dans le catalogue de l’exposition « Max Ernst : Historia natural (1926) », Museo de arte abstracto español, Fundación Juan March / Cuenca, 16 novembre 2108 – 24 mars 2019 ; Museu Fundación Juan March / Palma, 26 juin-7 septembre 2019. Le catalogue reproduit les 32 planches de Max Ernst.